Dès son apparition, à la fin du XIXe
siècle, le cinéma se distingue de tous les médias qui l’ont
précédé. Une technique (la caméra, la pellicule, le projecteur) va
trouver en quelques années son contenu (la séance, avec un ou
plusieurs films ne dépassant pas deux heures) et sa pratique (la salle
obscure aux programmes périodiquement renouvelés).
«Cette invention sans avenir», de l’aveu même des
frères Lumière, fait à Georges Méliès qui voulait en acquérir les
brevets, aurait pu n’intéresser que les scientifiques. Tout au long
du XIXe siècle,
les physiologistes avaient cherché à analyser le mouvement, et l’on
sait que leurs travaux (Marey, Muybridge) ont concouru à l’avènement
du cinématographe. Logiquement, celui-ci aurait dû trouver sa place au
laboratoire. Entre le microscope et le télescope, qui déplacent les
limites de l’œil humain et permettent de voir le trop petit et le
trop loin, le cinéma permet de voir ce qui va trop vite (l’oiseau, le
projectile) ou trop lentement (la croissance d’une plante). Ces
applications existent bel et bien. Personne cependant ne confond le
cinéma scientifique et le cinéma.
Celui-ci aurait pu aussi bien se consacrer – comme la
télévision désormais – à une multitude de contenus: informations,
documents, variétés, reportages, etc. On est surpris de constater que
le cinéma a exploré et exploité ces domaines, mais qu’il sont
demeurés marginaux. Ils ont pu accompagner le «grand film», ils n’ont
jamais constitué le contenu spécifique du cinéma. En revanche, ces
programmes variés, de nature et de longueur très différentes, où le
réel et l’imaginaire se côtoient, sont devenus le pain quotidien de
la télévision. Dans cette diversité, elle a trouvé son identité.
Quand on survole la jeune histoire du cinéma, tout se
passe à peu près comme si la découverte de l’imprimerie au XVe siècle
s’était confondue avec la production de romans (de deux cents à
quatre cents pages) qu’on irait lire, à heure fixe, dans les
librairies. Ce que nous appelons «cinéma» est cette forme et cette
pratique qui se sont imposées universellement à partir des années
vingt, à savoir la projection dans une salle obscure d’un film de
quatre-vingts à cent vingt minutes, qui raconte une histoire incarnée
par des acteurs. Pour le commun des mortels, comme pour l’historien,
le sociologue ou le théoricien, le cinéma se définit d’abord par
cet usage, évident et familier.
Situer le cinéma entre l’imprimerie, d’une part, et
la télévision, d’autre part – les deux médias qui l’ont
précédé et suivi –, éclaire son destin paradoxal. Les frères
Lumière, en nommant «cinématographe» leur appareil de prise de vues et
de projection (là précisément résidait leur découverte), avaient
bien compris qu’il s’agissait d’enregistrer et de reproduire, d’imprimer
et de lire le mouvement. Incontestablement, le cinéma est proche de l’imprimerie,
et le film est un dérivé du livre. Ces techniques permettent de
conserver et de faire revivre des textes, des récits, des actions.
Elles embaument et elles ressuscitent. La comparaison est encore plus
frappante si l’on se souvient qu’aux débuts de l’imprimerie les
livres étaient encore lus à haute voix. Lire, c’était ranimer,
projeter la parole écrite, lui redonner un corps vocal. De ce point de
vue, le cinéma nous apparaît donc aujourd’hui – avec le
phonographe, inventé par Edison en même temps que le kinétoscope,
précurseur du cinématographe – comme l’une des dernières
découvertes de la «Galaxie Gutenberg».
D’une tout autre manière, le cinéma appartient
encore à cette longue série d’inventions mécaniques, fondées sur
la vitesse, qui ont modifié notre rapport au temps et à l’espace.
Lorsque Truffaut compare les films à des trains qui foncent dans la
nuit (La Nuit américaine ),
il dévoile une vérité profonde. Comme le chemin de fer, l’automobile
et l’avion, le cinéma réalise le rêve du voyage immobile. Dans une
coquille close et confortable, chambre noire et matrice, le spectateur
du cinéma rejoint l’automobiliste et le passager du train ou de l’avion.
Le temps et l’espace changent de dimensions. De John Ford à Orson
Welles et Wim Wenders, les grands cinéastes jouent avec ce pouvoir de
condenser ou de déployer: un continent, une vie, une ville, la terre
entière. Le cinéma est l’enfant d’«Alice au pays des
merveilles».
Avec la télévision, la radio et l’ensemble des
télécommunications commence l’ère du «direct»: l’électronique
abolit les notions de vitesse, de temps, d’espace au profit de la
simultanéité. Ce qui sépare le cinéma de la télévision, c’est
moins la taille de l’image que son rapport à l’événement:
présence ou re-présentation. Ce qui les réunit, c’est la vidéo
(cassette ou vidéodisque). Avec ces techniques, le film trouve son
support le plus accessible et bientôt le plus fiable. Ce que nous avons
cru être le déclin du cinéma, sa crise et sa mort, révélerait
plutôt sa métamorphose, son accomplissement: le passage de
technologies mécaniques lourdes et coûteuses à l’électronique,
légère et commode. En définitive, c’est seulement la pratique du
cinéma (la fréquentation des salles, l’économie fragile de la
production et de la diffusion) qui change de manière surprenante. Mais
il semble bien que son contenu – le long métrage de fiction – s’enrichira
de nouveaux usages. La vidéothèque rapproche encore, évidemment, le
livre et le film. La haute définition abolit la différence entre l’image
électronique et le ruban perforé, photochimique.
Désormais, c’est sans doute entre l’œuvre de
fiction (le film) et les autres domaines de l’audiovisuel qu’un
écart irréductible va se creuser. Quant au cinéma, il demeurera un
art tant que les hommes cultiveront le besoin de raconter, de vivre et
de faire partager leurs rêves.
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