| Le cinéma pornographique | ||
Brigitte Lahaie
"Histoire d'Ô", affiche du film.
Sylvia Christel.
Sylvia Christel.
Sylvia Christel.
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C’est
une entreprise infinie que de définir la pornographie et de marquer
ses différences et ses similitudes avec son distingué voisin, l’érotisme.
Beaucoup s’y sont appliqués et l’exercice est devenu académique.
C’est que ces deux notions sont à la fois enchevêtrées et
remuantes. Elles bougent à mesure que passent les siècles et,
parfois, elles échangent leurs places. Dix ans ou cent ans ont suffi
pour que Flaubert, Miller, Pauline Réage ou Emmanuelle Arsan cessent
d’être obscènes ou pornographiques pour gagner d’autres labels:
classiques ou érotiques. L’érotisme est souvent la pornographie de
la veille. D’une culture à une autre, de même, les frontières de
la pornographie sont variables. Les Suédois ont longtemps tout
regardé sans honte ni surprise quand certains pays musulmans ou
socialistes détestent le plus timide des strip-teases. Enfin, la
pornographie est taillée sur mesure pour chaque individu. Chacun
sécrète sa propre pornographie. Ce qui choque l’un réjouit son
voisin ou le laisse de marbre. Problème de définitionL’histoire
du mot «pornographie» ne fournit pas beaucoup d’indications.
Restif de La Bretonne le forge, sous la forme adjectivale, en 1769, et
il faudra attendre 1842 pour qu’il apparaisse comme substantif. L’apparition
d’un mot nouveau n’étant jamais fortuite, on remarquera que
celui-là fait son entrée au siècle des Lumières, qui est aussi
celui de la curiosité, de la science et de la contestation
philosophique, aux abords de la Révolution française. À l’inverse,
il est clair que, si le mot était absent avant 1769, l’activité qu’il
désigne était bien plus ancienne, du moins si l’on se réfère à
l’étymologie. «Pornographie»,
venu du grec pornê (prostituée) et graphê
(écriture), vise moins la sexualité que le discours qui se tient sur
elle, l’image qui la présente, la symbolise, la sublime ou la
dégrade, le regard qu’elle porte sur elle-même. C’est dire que
la pornographie se repère tout au long de l’aventure humaine. Dans
une lumière magique, religieuse, esthétique ou fantasmatique, l’acte
sexuel et le jeu des corps sont représentés en tous lieux: la villa
des mystères à Pompéi, les peintures du Bernin, de Boucher, de
Fragonard, de Füssli, de Bellmer et de mille autres, l’art sacré
de l’Inde, le dessin des Japonais, les romans de la vieille Chine,
les mystères d’Éleusis, telle secte gnostique comme celle des
borborites, etc. Au commencement même de l’humanité, la sexualité
distribue déjà ses images, par exemple dans les grottes de Lascaux
en France ou dans celles du Piauí au Brésil. Chaque fois qu’il y a
sexualité, il y a représentation; ce qui, du reste, trouble la
définition proposée plus haut. Il est possible, en effet, que la
sexualité humaine soit indiscernable de sa propre peinture, du
discours qu’elle profère sur elle-même. On ne peut guère faire l’amour
sans dire, ou se dire, qu’on est en train de le faire. Le désir ,
qui est marque de l’espèce humaine, s’il faut le distinguer du besoin ,
qui est de l’animal, se fonde justement sur sa propre
représentation. La sexualité serait alors, dans son être, une
pornographie. Il
est vrai que, à partir de l’étymologie et de la définition simple
et un peu brutale qui en procède, le mot a dérivé. Il est alourdi
de beaucoup de sens. Sans prétendre épuiser les interprétations, on
peut en trouver un rapide échantillonnage dans le numéro spécial
consacré (en janv.-fév. 1976) à ce sujet par une revue de haut
niveau, Art Press International ,
et dans lequel des écrivains, des journalistes, des philosophes
donnaient leurs diagnostics ou réponses. Roger Dadoun: «Si on nomme
pornographie tout déplacement de l’énergie sexuelle, ou libido, de
son lieu originaire, autonome et actif en un lieu autre où cette
énergie est transformée pour servir à d’autres usages (l’étymologie
dit pornê , la prostituée, c’est-à-dire celle qui transforme l’énergie
sexuelle en argent), on obtient que toutes les activités centrales,
dominantes, dans notre culture, apparaissent comme pornographiques.»
Denis Roche: «Si je fais une différence entre pornographie et
érotisme? Vous rigolez!» Bertrand Poirot-Delpech: «Le débat sur
les différences entre érotisme et pornographie est un exercice de
salon sans importance.» Delfeil de Ton: «On n’a pas encore résolu
le problème de savoir si la pornographie était plus artistique que l’érotisme,
et réciproquement.» Pierre Bourgeade: «De l’image érotique à l’image
pornographique, la différence est objective: l’érotisme dévoile
le sexe de la femme. La pornographie, l’intérieur du sexe.» Louis
Cane (peintre): «L’érotisme se constitue avec du langage autour du
fantasme, la pornographie a tendance à évacuer ce qui peut
dialectiser le fantasme [...]. La pornographie est le refoulé de l’érotisme.»
Paul Otchakovsky-Laurens (éditeur): «Même réalité au départ,
traitement généralement neutralisant pour l’érotisme, traitement
plus brutal et plus réaliste pour la pornographie.» Jacques Henric:
«L’érotisme (au sens courant), c’est le règne de la dentelle,
de la jarretelle, du vieux caleçon; c’est l’allusif, le
chuchotis, le triomphe du fétiche, de l’évocateur, le pas-dit, l’usine
à fantasmes, le truqué, la vieillerie formelle, la prétention
esthétisante, le message alambiqué, faux. La pornographie, c’est
le contraire. Effet de décrassage
assuré.» La censure et son insaisissable objetLa
dispersion de telles réponses n’a pas qu’un intérêt
sémantique. Elle contient des enseignements et justifie, par exemple,
les embarras de la censure. Comment appliquer celle-ci à une notion
qui soutient le paradoxe d’être à la fois évidente et cependant
vide, à une notion qui est en même temps indestructible (puisque
toutes les époques la connaissent) et volatile (puisqu’elle s’évapore
ici pour recomposer une autre nébuleuse ailleurs)? On en vient à
cette conséquence que la censure ne peut être que capricieuse,
changeante (ce qu’il est banal de constater: Joyce, Genet, Bataille,
D. H.
Lawrence, réprouvés d’abord, sont publiés en Livre de poche) et
arbitraire. L’arbitraire
ici s’avoue en ce que les censeurs ne prennent même pas le soin de
dessiner l’objet qu’ils frappent. Le cas du cinéma en France est
assez clair. En 1975, fut créée une catégorie spéciale groupant
les films pornographiques et les films incitant à la violence, qui,
sous ce chef, sont victimes de restrictions sévères. Ils ne peuvent
être projetés que dans des salles spéciales, les salles X ,
qui doivent en faire la demande, et ils supportent une fiscalité d’exception.
Par ailleurs, aucune aide n’est consentie à des films dont le
scénario laisse soupçonner qu’ils mériteront d’être rejetés
dans le circuit X. Selon une autre disposition, les films
pornographiques étrangers sont soumis à une taxe (300 000 F),
ce qui revient pratiquement à interdire leur importation (l’existence
de cette taxe, d’une part, encourage la production nationale en
drainant une grande partie des capitaux disponibles vers la production
des films pornographiques, au détriment des autres films; d’autre
part, supprime la concurrence de la production étrangère, seule
capable de créer des films pornographiques de qualité, tel le très
beau The Devil in Miss Jones ,
et voue ainsi la production française à la fadaise, à la
vulgarité, au bon marché et à la laideur). Une
telle législation, en dépit de sa précision, repose, en fait, sur
un lieu vide, car elle ne fournit aucune définition du film
pornographique et oblige à se fier à la seule jurisprudence. Or, d’après
celle-ci, les films classés X donnent à voir une activité sexuelle
effective en l’absence de toute couleur supplémentaire – que cette autre couleur soit d’ordre esthétique,
philosophique, affectif ou romanesque. On condamne la présentation de
l’acte sexuel lorsque cet acte n’a d’autre fin que lui-même et
son éternel recommencement. Ainsi le film japonais L’Empire des
sens
ne pouvait être enfermé dans le circuit X, compte tenu de sa
qualité et de ses ambitions. Il faut préciser que la commission de
contrôle peut, dans certains cas, décréter l’interdiction totale,
y compris dans le circuit X, de certains spectacles. Une série de
films alliant érotisme et nazisme a, en 1979, été victime d’une
telle mesure. Mais là non plus il n’existe pas de définition
stricte; seul prévaut un usage qui semble exclure de tout circuit les
films alliant la sexualité à l’extrême sadisme. Et
encore la censure cinématographique est-elle relativement nette. S’agissant
de la littérature, on pénètre dans un labyrinthe inexplorable. Une
zone réservée a été instituée, avec la réglementation touchant
les sex-shops. Ces boutiques, véritables ghettos de la sexualité,
peuvent proposer n’importe quel livre, ainsi que des objets
fétichistes ou du matériel théâtralement sadique, pour la raison
qu’elles sont interdites aux mineurs. La littérature qui s’y
débite en toute liberté est produite par des éditeurs qu’il est
presque impossible de définir. Elle est d’une sottise, d’une
monotonie et d’une laideur extrêmes. Au contraire, dès qu’un
ouvrage, par sa tenue littéraire, échappe au circuit des sex-shops,
il est voué a être vendu dans des librairies de littérature
générale et se trouve par là exposé à l’œil de la censure.
Mais cet œil est déconcertant, faisant intervenir plusieurs
juridictions – administrative,
judiciaire et même financière. Ainsi, des éditeurs de qualité,
tels Jean-Jacques Pauvert, Éric Losfeld, Régine Deforges, ont-ils
été saignés à blanc, encore que, par la suite, la censure se soit
faite à la fois moins rigoureuse et moins arbitraire. Mais, quoi qu’il
en soit des mécanismes de celle-ci, dans les secteurs où elle s’exprime,
un point commun demeure: l’incapacité à définir cet «objet» qu’est
la pornographie.Objet si glissant et si insaisissable qu’on a
parfois nié que notre époque soit marquée par un épanouissement de
la pornographie. Certes, depuis qu’il y a des humains et qui
couchent, la représentation écrite, dessinée ou parlée de l’acte
sexuel est courante. Aux illustrations traditionnelles qu’on a
évoquées et qui vont des peintures rupestres aux images sacrées, il
faut ajouter la littérature pornographique du Moyen Âge, celle de la
Renaissance (mais la notion contemporaine de pornographie ne s’appliquerait
sans doute pas aux soties, aux farces ou aux outrances de Rabelais),
celle des âges classique et moderne. L’enfer de la Bibliothèque nationale – dont
l’idée revient à Napoléon –, qui
s’est développé au long du XIXe
siècle, contenait de nombreux titres qui étaient fort arbitrairement
élus, puisque, si La Pucelle
de Voltaire y échappait, on y avait enfermé des œuvres de Mirabeau,
Casanova, Nerciat, Verlaine, Maupassant, Gautier, Apollinaire, Pierre
Louýs. Les éditions Balland ont publié il y a quelques années un
album de photographies érotiques des années 1900, plus cocasses mais
aussi vulgaires que les images aujourd’hui débitées dans les
sex-shops. Au XVIIIe
siècle, la pièce de Baculard d’Arnaud Foutre ou Paris foutant
était représentée à Paris, de même que Sirop au cul de Charles Colé ou Léandre l’étalon .
John Atkins nous apprend qu’à Londres, au début du XIXe siècle, en pleine période puritaine,
Holiwell Street abritait une cinquantaine de boutiques spécialisées
dans le commerce des livres obscènes, parmi lesquelles la célèbre
librairie d’Edmund Curl. Une «association pour la suppression du
vice» se forma pour purger ce mauvais quartier. Les trois mutations de la pornographie contemporaineCela
ne veut pas dire que la vague pornographique actuelle ait déferlé
sur le monde bien avant le milieu du XXe
siècle. Ce qui se passe aujourd’hui – depuis
les années cinquante pour des pays comme la Suède et, par la suite,
les États-Unis, et depuis les années soixante-dix pour la France et
quelques autres pays – paraît
former un phénomène sans précédent. La pornographie a ainsi connu,
en effet, une série de mutations radicales qui l’ont transformée
elle-même et dont l’examen aidera à proposer une image de cet
étrange objet. Sa première mutation consiste dans le
fait qu’elle s’est démocratisée. Aux périodes classiques, les
livres licencieux ou légers étaient chers, réservés à un petit
nombre d’amateurs appartenant aux milieux aristocratiques, aisés,
blasés, intellectuels. Les textes ou les images qu’on leur offrait
étaient l’œuvre d’artistes excellents, très raffinés. La
pornographie populaire s’exprimait de préférence par des
plaisanteries de corps de garde, des chansons d’après boire, des
images égrillardes, des graffiti sauvages, des histoires drôles,
quelquefois savoureuses, mais en tout cas scatologiques et
phallocratiques. La démocratisation contemporaine de la pornographie
a entraîné un abaissement considérable de la qualité, tout au
moins en ce qui concerne les textes et images réservés aux sex-shops
et aux cinémas X.
La
deuxième mutation tient à ce que les ouvrages érotiques, qui jadis
et naguère circulaient «sous le manteau», dans l’ombre, ne sont
plus «hors la loi» aujourd’hui, et (qu’ils soient complètement
libres ou qu’ils soient contrôlés) on verra que cela n’est pas
sans effet sur leur contenu même. Également
décisive, la troisième mutation de la pornographie s’est opérée
par le fait qu’elle s’est donné un support privilégié, le
cinéma. Tout se passe comme si l’image animée et la salle obscure,
avec sa solitude, ses complicités un peu moites, étaient
parfaitement adéquates à la représentation du plus intime, du plus
interdit et du plus anciennement refoulé. On pourrait même se
demander si le cinéma, par essence, n’est pas un art
pornographique, un art de voyeurs – dont
le film X ne serait que l’exaspération, le point d’incandescence
– et
aller jusqu’à prétendre que la pornographie ne devait découvrir
son propre visage que grâce à l’invention du cinématographe.
Cette connivence avec le cinéma est de beaucoup de conséquence pour
la pornographie. Celle-ci est modelée par les capacités techniques
du cinéma: gros plan et travelling, montage et bruitage, couleur. Le
film peut montrer non point le symbole, l’équivalent langagier ou
dessiné d’une copulation, mais la copulation elle-même, comme il
peut représenter l’intime et le jamais vu des corps. Ainsi s’explique
ici la tentation du réalisme – ou
plutôt du super-réalisme ,
car le montage, en livrant des scènes réelles tournées à des
moments différents, peut les accumuler au point qu’elles en
deviennent quasi fantasmatiques. C’est même par là que le cinéma
diffère du théâtre érotique, qui, lui, est limité par les
capacités des comédiens. Son impérialisme s’exerce, en outre, par
le fait qu’il constitue un art de la vue, du regard, de sorte que la
pornographie contemporaine est fondée, plus que par le passé, sur le
regard – ce
dont fournissent confirmation les livres qui sont vendus dans les
sex-shops et qui, avec un texte filiforme et très pauvre, recourent
très largement à l’illustration. Ces
mutations ont transformé la pornographie jusqu’à en faire un objet
inédit, qui n’a à peu près plus rien à voir avec les ouvrages
qui étaient marqués, hier, d’infamie (la plupart des livres
écrits avant 1950 ne «méritent» plus l’étiquette
pornographique). Un seuil a été franchi et il convient, en le
reconnaissant, d’analyser ce qu’il est advenu du discours sur la
sexualité au moment où il a franchi ce seuil. Il est étrange que
tous ces changements conduisent aux mêmes conséquences. La
démocratisation du phénomène et la mainmise sur l’édition
pornographique d’éditeurs préoccupés uniquement de rentabilité
et jamais d’art ou de réflexion engendrent monotonie et pauvreté.
Le cinéma, guidé qu’il est par les contraintes des salles X,
souffre des mêmes inconvénients, à quoi s’ajoutent les servitudes
qui lui sont propres: le réalisme et l’aplatissement. La deuxième
mutation qu’on a signalée et qui concerne la loi ne fait que
renforcer encore ces traits. L’œuvre
érotique de jadis, en effet, évoluait en dehors de la loi – et
dans les marges de la loi. Sa seule existence violait déjà la règle
sociale. Elle arrivait donc à échapper à la loi, puisqu’elle
était clandestine, mais tout se passait comme si cette dernière la
réinvestissait par d’autres voies. En réalité, le texte ou l’image
clandestins étaient obsédés par la notion d’interdit, donc de loi
– cet
interdit étant non pas celui de l’État, puisqu’on échappait à
sa surveillance, mais celui des lois plus fondamentales, plus enfouies
et plus redoutables: l’interdit moral, social ou religieux. L’efficacité
des ouvrages érotiques d’autrefois, leurs mérites et leur
profondeur, le plaisir de leurs lecteurs naissaient de ce défi
incessant aux différents tabous dressés autour de la sexualité et
de son libre exercice. Une œuvre comme celle de Georges Bataille est,
à ce titre, exemplaire: elle ne va au bout de l’excès que pour
détruire les interdits, mais de telle manière que l’interdit,
incessamment, reconstruise ses pièges. Et l’on pourrait établir
que la quasi-totalité des œuvres érotiques fonctionnaient ainsi
dans la lumière du péché, du défendu, ou affirmer que la
littérature érotique des âges classique et moderne demeure
religieuse, morale et métaphysique. Le discours pornographique face à la loi et au désirL’art
pornographique contemporain fonctionne dans l’enceinte de la loi.
Et, par là, accepté, toléré, rédimé, il se trouve purgé de
toute référence à ces autres lois, plus masquées mais plus
terribles, que sont les vieilles lois religieuses ou morales. Péché,
honte, culpabilité sont des références qui ont déserté les livres
et les films pornographiques actuels. Dans ces derniers comme dans les
théâtres de life show ou dans les livres des sex-shops, tout
interdit semble s’être volatilisé sans laisser de trace. Les
figures de la nudité, celles des organes sexuels et des formes les
moins convenues de leurs accouplements ont cessé d’être marquées
du fer rouge qui mutilait jadis l’épaule des prostituées. Pour la
première fois, dans l’histoire des cultures, une société donne à
regarder, dans un spectacle à la fois morne et délirant, monumental
et infatigable, cette «scène primitive» sur laquelle pesait l’interdit
monumental. Certes, celui-ci pouvait revêtir des formes très
contradictoires selon les sociétés. Montaigne et Sade, également
soucieux de ridiculiser ces interdits, se sont ingéniés à établir
que les règles de la pudeur et les protocoles de la sexualité n’obéissent
pas à un schéma universel. Une conduite qui est ici frappée d’opprobre
sera licite dans un pays voisin. Un Arabe ne suit pas les mêmes codes
qu’un Italien. Un Espagnol ne s’émeut pas aux mêmes objets qu’un
Norvégien. Cependant, pour un certain regard, à un certain niveau d’analyse,
peu importe que la loi fondamentale découpe les conduites sexuelles
selon telle ou telle ligne: derrière les variations, la loi demeure,
immarcescible. Si bien que ce refus universel d’accorder pleine
liberté à la sexualité laisse supposer que la sexualité, parce qu’elle
constitue le plus obscur et le plus grand danger, a engendré le
premier modèle et le ciment de toutes les autres lois – morales, sociales et historiques.
Or,
ce qui étonne dans le discours pornographique des années
soixante-dix, ce qui fait son originalité radicale, c’est qu’il
entend non seulement anéantir la loi d’hier, déplacer les bornes
de la pudeur et de l’autorisé, mais encore passer au large de toute
loi. Cette abolition de l’interdit fait le statut de la nouvelle
pornographie. Celle-ci nous conduit dans des banlieues vagues et
blêmes, inertes, amorphes, indifférenciées, auxquelles la loi n’a
pas encore imposé son ordre ou, plutôt, qu’elle a cessé de
régenter. Une lumière plate et monotone nimbe ces contrées, dans
lesquelles se nivellent les différences, les accents, les couleurs.
Les corps s’échangent sans préférences et s’accouplent au
hasard, sans exaltation ni crainte. Là s’évanouissent toute
personnalité et, pour ainsi dire, la différence sexuelle elle-même.
Là dépérit l’idée même que nous nous faisons de l’homme, du
désir, de la société et de l’histoire, du temps et de la mort.
Nous dérivons dans la direction de ce «zéro absolu» que Nietzsche
annonçait. Nous voyons se pratiquer une sexualité qu’il faut bien
appeler «nihiliste». Le discours pauvre et aplati de la
pornographie, parce qu’il célèbre la fin de la sexualité telle qu’elle
fut toujours vécue (c’est-à-dire réglée par une grille
compliquée d’interdits), annonce la fin du «moi», l’avènement
d’un homme, d’une femme «sans qualités», l’évanouissement de
ces catégories que nous tenions pour consubstantielles à
nous-mêmes: le beau et le laid, le répugnant et le désirable, le
désir et le dégoût, le choix et le refus, la liberté et la
contrainte, le jeune âge et le grand âge, l’un et le multiple, le
moi et l’autre et, à la fin, le sexe masculin et le sexe féminin. De
ce point de vue, et en dépit de sa nullité, ou peut-être à cause
de cela, le discours pornographique mérite interrogation. Sa charge
subversive est extrême. Elle est plus violente, parce que plus
désespérée et beaucoup moins prometteuse, que celle des discours
pornographiques de jadis, qui se soutenaient de la loi, c’est-à-dire
de toutes les empreintes et de tous les emblèmes de l’histoire
humaine. Il n’est pas surprenant que les grandes forces qui se sont
levées pour s’opposer à la pornographie soient intimement liées
à la loi. Alors que les souples et sceptiques gouvernements libéraux
acceptent qu’on présente les images sexuelles, deux institutions
multiplient les imprécations, l’Église catholique et le Parti
communiste. Ces deux gardiens de la loi fondamentale n’ont pas tort.
Ils savent qu’au-delà de l’aspect choquant, corrupteur ou
fascinant que peut revêtir la pornographie, celle-ci met en cause
quelque chose de plus sérieux encore, à savoir une certaine idée de
l’homme et de la société. Comme
la loi sexuelle, en effet, est fondatrice non seulement du désir,
mais de tout ordre social, son éventuel effondrement pourrait, après
le champ du discours, gagner celui du réel (bien qu’on n’en soit
pas encore là, il n’y a pas de discours innocent) et risquerait d’entraîner
quelque remaniement dans les structures de notre histoire. La
pornographie serait alors à rapprocher d’autres signes, plus nobles
ou plus voyants, indicateurs d’alarme ou d’espérance selon les vœux
de chacun. Elle contribuerait ainsi à montrer que nous pénétrons
dans une zone crépusculaire, dans un temps autre – non
point l’introuvable «fin de l’histoire» de Hegel, mais l’agonie
de ce que nous avons appelé histoire, et qui n’est sans doute que l’une
de nos histoires. Ces
films sexuels, ces romans libérés de tout interdit et étrangers à
la mort, aux intermittences du cœur et aux répugnances, ces œuvres
qui nient le déficit des corps et éparpillent le désir sur des
objets indifférents, insensibles à l’identité des acteurs, ces
histoires léthargiques, ces théâtres neutres et rabâcheurs,
kaléidoscopes monotones de toutes les combinaisons du désir, ces
récits qui, à ne connaître que le désir et ses assouvissements,
aboutissent à effacer le désir, ces images et ces textes qui dosent
le néant de tout héritage, on dirait qu’ils naissent purgés de
toute culture, de toute mémoire et de toute histoire. On a le droit
de les déchiffrer comme des tentatives désespérément
«adamiques», comme une sorte de reflet dégradé et épuisé des
splendeurs du Paradis, du temps où le péché n’avait pas encore
fait son entrée dans l’histoire; ils parlent d’îles perdues, qui
dérivent loin de notre temps. Maladroite
ou provocante, obsessionnelle, puérile, cauchemardesque ou superbe,
raffinée, rêveuse ou brutale, la parole pornographique envahit les
villes, les infecte peut-être et elle ne peut demeurer inécoutée.
On l’accueille ou la dénonce; on y réagit par la colère ou l’intérêt;
mais il n’est pas possible d’y demeurer indifférent. Bien
souvent, les annonciations naissent moins dans les esprits raffinés
que dans des phénomènes frustes et collectifs. En ce sens, pour
pauvres qu’ils puissent paraître, les films, les théâtres et les
livres pornographiques dessinent le gribouillis un peu tremblé d’une
très obscure, très dangereuse énigme.
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